Quelle transition numérique pour une meilleure transition écologique ?

Lors d’une matinale dédiée à l’innovation dans les RH organisée par le Sopra HR Lab / Innovation, les intervenants ont abordé la question du ‘Green IT’, c’est-à-dire un usage de l’informatique plus sobre et résilient, visant à réduire l’empreinte environnementale et sociétale au sein des organisations.

« La transformation digitale des organisations a induit une explosion des outils et usages numériques, jusqu’à arriver à une infobésité, c’est-à-dire une surcharge jusqu’à la saturation, des informations en circulation sur le Web ou les réseaux d’entreprises. Les organisations se posent aujourd’hui des questions sur l’intérêt d’avoir une multitude d’outils pour leurs usages internes », introduit Soon Godard, Manager innovation chez Sopra HR.

Clément Isaia, développeur au sein du Sopra HR Lab et membre du ‘Low-tech Lab’, une association qui promeut la sobriété numérique, poursuit : « Il existe des technologies simples, les low-technologies, qui répondent aux besoins de base, ainsi qu’aux principes de durabilité et d’accessibilité. La consommation énergétique du numérique représentera 10% de la consommation électrique mondiale d’ici 2020 et dépassera le secteur de l’aviation civile en terme d’émissions de CO2. Elle a déjà augmenté de 70% entre 2013 et 2017. » Le Low-tech Lab cherche à faire mieux avec moins et de nombreux ingénieurs travaillent à l’heure actuelle sur des low-technologies reproductibles à l’échelle locale.

Création de la Chaire ‘L’Humain au défi du Numérique’

Selon Jean-Bernard Rampini, Executive Innovation & Corporate Venture et administrateur du Groupe Sopra Steria, un groupe comme Sopra Steria doit anticiper les sujets relatifs à l’impact du numérique sur l’environnement. « Nous avons créé la Chaire ‘L’Humain au défi du Numérique’, en partenariat avec le Collège des Bernardins. Elle est chargée d’élaborer un cadre de pensées pour concevoir les innovations technologiques, avant tout comme un progrès et non un danger pour l’homme. »

En effet, nous arrivons à un tournant car le déploiement des objets connectés et usages numériques peut affecter de manière irrévocable l’humanité. Ainsi cette Chaire réfléchit à l’impact de l’intelligence artificielle sur notre société et sur les mutations anthropologiques. Le numérique modifie le rapport à la mémoire, à la transmission des savoirs, et aux interactions entre les individus. Il a un impact également sur la destruction et la création d’emplois et sur les dynamiques de l’action collective.

Jean-Bernard Rampini explique : « Nous avons formalisé nos réflexions autour de 4 ‘R’, pour ‘Réguler’, ‘Réprimer’, ‘Réparer’ et ‘Refonder’. Il va falloir effectivement réguler les enjeux humains, juridiques et moraux en définissant un cadre. On doit sanctionner ou réprimer également les acteurs du Numérique qui s’accaparent les richesses communes. Tout progrès porte en lui sa part de lumière et sa part d’ombre. Il faut donc intégrer également la composante ‘Réparation’ dans toutes les nouvelles innovations. Enfin, il faut dorénavant intégrer la transformation digitale dans une démarche de Responsabilité Sociétale d’Entreprise (RSE). »

 En marche vers une sobriété numérique

Les entreprises ont contracté une double dette, technique et d’usage. Elles doivent interpeller leurs collaborateurs, partenaires et fournisseurs sur l’impact de l’usage final des technologies utilisées et veiller à maîtriser au niveau technique la courbe exponentielle des usages. « Notre groupe intègre la dimension RSE dans sa réflexion stratégique, ajoute Jean-Bernard Rampini. La Fondation Sopra Steria, placée sous l’égide de l’Institut de France a pour mission de soutenir des projets numériques solidaires à dimension sociale ou environnementale. Déjà, notre filiale Sopra Real Estate propose des services autour de bâtiments intelligents et écologiques. »

Maxime Efoui-Hess est ensuite venu présenter ‘The Shift Project’, le Think Tank dont il est salarié et qui œuvre pour une économie post-carbone. Il vise à éclairer les débats pour une économie libérée de la contrainte carbone et à influencer les pouvoirs publics, grâce à plusieurs recommandations. Des grandes entreprises telles que EDF, Saint-Gobain, Keolis ou Spie, participent à cette association. De nombreuses opportunités y sont identifiées pour construire les ‘Smart Grids’, buildings et cities de demain.

Maxime Efoui-Hess témoigne : « En 2019, 4% des émissions carbone dans le monde étaient déjà dues à la production numérique. Le numérique devrait produire jusqu’à 7% à 8% des émissions d’ici 2025. La consommation énergétique mondiale augmente de 1,5% par an et la consommation numérique de 9% ! L’intensité énergétique du numérique augmente de manière insoutenable et nous avons par conséquent élaboré le ‘scénario Sobriety’, pour qu’il devienne un secteur comme les autres, avec des émissions limitées à 5%. Ce n’est pas tant la technologie elle-même qui est remise en cause mais la manière dont on la produit et on la développe. »

Comme chaque outil numérique possède un impact environnemental, il va falloir s’interroger sur l’utilité de certaines innovations, qui relèvent plus de la ‘gadgétisation’. Maxime Efoui-Hess explique : « La sobriété numérique est aussi un appel à l’innovation. Les usages dépendent en effet beaucoup du design même des systèmes. Il faut penser des conceptions intelligentes et sobres, par leur durabilité et modularité par exemple. »

Le numérique, un levier de la transition écologique ?

Jacques-François Marchandise, délégué général de la ‘Fing’, un Think Tank de référence pour anticiper les transformations numériques, s’est intéressé aux questions environnementales bien avant la COP 21. Pour lui, le numérique d’aujourd’hui n’est pas adapté au monde de demain, car trop gourmand et pas assez résilient. « Il est aujourd’hui facteur de grands déséquilibres mondiaux, insiste-t-il, La Smart City de demain est encore complètement clivée sociétalement. Nous sommes à l’heure actuelle en train de construire du ‘Premium’ pour un groupe restreint d’individus, qui sera inaccessible à une large partie de la population et très peu adapté à un monde incertain. Nous devons dorénavant veiller à garder notre indépendance vis-à-vis de systèmes intelligents. » Il déplore que les pouvoirs publics ne planchent pas assez sur l’empreinte écologique des projets IT et ne possèdent que très peu de données environnementales structurées.

« L’industrie de demain pourra être plus propre, avec des robots reconfigurables, et mieux ancrée dans les territoires, continue-t-il. Le numérique n’est pas intrinsèquement bon ou mauvais pour l’environnement. Nous avons pensé à quatre leviers, appelés ‘Innovations facteur 4’ : réduire l’empreinte écologique numérique, mobiliser le potentiel des données au service de la transition écologique, utiliser le numérique pour mieux concevoir les politiques écologiques et enfin soutenir l’innovation numérique en faveur de l’écologie. Nous avons lancé le programme #Reset en janvier dernier pour sortir du fatalisme du numérique. »

Pour conclure, il faut agir à trois niveaux, sur l’offre numérique, sur les commandes des clients et sur les usages des individus et des entreprises. Reste aujourd’hui à relever ce grand défi pour l’avenir de l’humanité.

 Pour en savoir plus :

Le Low-tech Lab: https://lowtechlab.org/

Fondation Sopra Steria : http://www.fondationsoprasteria.org/

The Shift Project :  https://theshiftproject.org/

La Fing :  http://fing.org